Saint-Tropez ... For Ever

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Picasso, Matisse, Renoir… L’art et la matière ...

Picasso, Matisse, Renoir… L’art et la matière

Laboratoire de recherche, parenthèse salutaire, source de détente, la sculpture a toujours tenu une place primordiale chez les peintres, comme le montre l’exposition de musée de l’Annonciade à Saint-Tropez.

 

Quel est le plus grand défi pour un conservateur de musée à Saint-Tropez ? Que les Tropéziens viennent visiter ses expositions. Depuis vingt ans, Jean-Paul Monery œuvre pourtant à faire découvrir son travail à l’Annonciade. Une ancienne chapelle des Pénitents du 16ème siècle, qui, après bien des vicissitudes, a été reconvertie au milieu du siècle en espace artistique par le mécène Georges Grammont pour y présenter son exceptionnelle collection de tableaux (Signac, Matisse, Derain, Marquet…). « Même François Pinault, pourtant souvent présent ici, ne vient pas. Il laisse sa femme et l’attend dans la cour, car ce que nous présentons n’est pas assez contemporain pour lui », se désole en souriant le patron des lieux. Peut-être le milliardaire français sera-t-il sensible cet été à cette « Ligne indéterminée », sculpture monumentale de Bernar Venet installée sur le parvis de l’Annonciade. Cette pièce ouvre la grande exposition d’été, destinée en priorité aux touristes donc, sur un thème souvent sous-estimé dans l’histoire de l’art : la sculpture des peintres. Car, tout comme Giacometti que l’on associe prioritairement à la sculpture, Venet a d’abord été peintre. Ce n’est qu’après la conception de ses premières toiles recouvertes de goudron que sa notoriété viendra grâce la réalisation de sa première sculpture, un tas de charbon versé à même le sol qui inspira à Marcel Duchamp ce commentaire : « Venet, vous êtes un artiste qui vend du vent. »

 

Edgar Degas Danseuse agrafant l’épaulette de son corsage, 1921-1931

© Fondation Gianadda, Edgar Degas Danseuse agrafant l’épaulette de son corsage, 1921-1931

 

Sensation de la vie

 

La sculpture a bien souvent servi de laboratoire aux peintres comme le montre cette présentation du travail de vingt artistes de 1850 à 1950, de Daumier à Giacometti, soit de la révolution de l’impressionnisme au post-cubisme et au surréalisme. « Il est important de noter que ce passage à la matière est un phénomène nouveau au milieu du 19ème siècle », explique Jean-Paul Monery qui en attribue la paternité à Géricault dont, dit-il, la peinture était très sculpturale. Il n’est qu’à songer au Radeau de la méduse et à ses musculatures blêmes, gisant dans ce clair-obscur caravagesque. Une incursion dans la sculpture qui a pu devenir vital pour l’œuvre de certains des vingt artistes exposés à Saint-Tropez. Pour Jean Fautrier, éminent représentant du Tachisme dont on peut admirer la statuette du Nu aux bras levés, elle devient même une nécessité pour résoudre ses problèmes avec ses toiles. Elle lui sert de légitimation de son art, l’entraîne sur la bonne piste comme elle a pu le faire quelques années auparavant pour Degas qui pratiquait le modelage d’instinct. « Je me suis rendu compte que pour arriver, dans l’interprétation de l’animal, à une exactitude si parfaite qu’elle donne la sensation de la vie, il faut recourir aux trois dimensions », estimait l’impressionniste dont quatre des statuettes sont exposées à l’Annonciade. Ou comment fixer le mouvement pour qu’il serve ensuite de modèle ? Voilà, l’usage capital que Daumier avait attribué le premier à la sculpture. Son Ratapoil, fameux propagandiste radical qu’il fît naître en 1850, fut déclinée ensuite en une quarantaine de lithographies. Et l’on comprend, en observant cette œuvre, que la vie de son personnage, son frémissement, sont nés de cette terre malaxée (Daumier et Degas n’ont jamais fait de bronze). « Cette figure dégage une impression de fragilité et de puissance, constate encore le conservateur tropézien. Par son réalisme, elle répond au précepte beaudelairien du sujet moderne. »

La détente de Matisse

Auguste Renoir L’Eau, ou la petite laveuse, 1916

© RMN (Musée D’Orsay), Auguste Renoir L’Eau, ou la petite laveuse, 1916

 

Si le rapport à la matière et à la tridimensionnalité varie d’un peintre à l’autre, il marque souvent une rupture ou mieux la naissance d’une nouvelle manière chez les peintres. Si chez Renoir elle devient un refuge contre sa peinture qu’il juge trop « plastique », elle s’avère une transition nécessaire pour Bonnard ou Vallotton. Un moyen par lequel ces deux artistes s’extirpent des aplats de couleur de leur période nabie. Henri Matisse, qui fut un des premiers à rejoindre Paul Signac dans son atelier de la Hune à Saint-Tropez (le père du pointillisme avait fait du port de la Jet-Set l’un des foyers les plus actifs de l'avant-garde picturale), considérait, lui, la sculpture comme une détente, une parenthèse pour « mettre de l’ordre de son cerveau ». Mais il lui fallut tout de même du temps pour remettre ses idées en place : Le Serf, somptueux bronze représentant un vieil homme nu, a nécessité plus de 500 séances de travail !  Et Picasso dans tout cela ? Il fut un sculpteur sinon honteux, du moins de l’ombre. Car ce n’est qu’en 1966 qu’il accepta, dans une rétrospective au Petit Palais à Paris, de montrer son travail en trois dimensions. D’autant plus étrange que son œuvre est marquée dès 1901 par une interaction constante entre la peinture et sculpture, ainsi que le montre ce buste de Max Jacob présenté à l’Annonciade et intitulé Le Fou. Picasso avait commencé à sculpter la tête de son ami peintre et poète avant de la recouvrir d’un bonnet pour en faire un bouffon très proche de l’univers des arlequins de sa période rose, ceux figurés dans des tableaux comme L’Acteur ou La famille d’acrobates avec singe.

Sensualité surréaliste

Jean Arp Concrétion humaine, 1935

© Musées de Pontoise, Jean Arp Concrétion humaine, 1935

Dans la salle jouxtant la nef de l’Annonciade, on est soudain saisi par la sensualité surréaliste de la Concrétion humaine (1935) de Jean Arp ou les courbes généreuses de la Femme cuillère de Giacometti. Célèbre pour ses grandes sculptures des Hommes qui marchent ou des Femmes debout dont Sartre disait qu’elles incarnaient la « distance absolue », le Suisse a éprouvé à la fin de sa vie le besoin de revenir à la peinture et au dessin pour capter les signes de vie de ses modèles. Mais alors était-il peintre ou sculpteur ? Pour Jean-Paul Monery, « il est la synthèse des deux mondes ». Picasso aurait sans doute éludé cette question à l’origine de cette superbe exposition tropézienne. Quand on la lui posait, il répondait : « Qu’est-ce que la sculpture ? Qu’est-ce que la peinture ? On se cramponne toujours à des idées vieillottes, à des définitions périmées, comme si le rôle de l’artiste n’est pas précisément d’en donner de nouvelles ». 

De Daumier à Giacometti. La sculpture des peintres, 1850-1950. L’Annonciade, musée de Saint-Tropez, du 7 juillet au 8 octobre 2012.

 

Source : Cliquez ici



03/08/2012
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